
Le cinéma est sans doute l’un des plus prodigieux créateurs de mythes, l’outil sorélien par excellence ! Dès lors, comment a-t-il abordé le thème sensible de la violence politique ? Voici une petite anthologie depuis 1945, date fatale…
La pourriture de ceux qui ont désenchanté notre monde, vendu son âme pour quelques prébendes glorioleux et la richesse n’a jamais été aussi bien dénoncée que dans le beau film d’Henri Verneuil, Mille milliards de dollars. Comme à son habitude, Patrick Dewaere y est prodigieux. Qui mieux que lui pouvait incarner la révolte ? On y montre clairement le misérable drame de notre monde moderne : des politiciens (chefs d’Etat), pantins actionnés par 30 firmes multinationales, « la plus gigantesque machine à broyer les frontières, les Etats, les intérêts collectifs dans le seul but de produire plus, créer sans cesse des marchés et vendre. » Vendre. Le mot ultime, toute la philosophie d’une triste époque, la nôtre… La France n’a pas beaucoup connu la violence terroriste par rapport à d’autres pays européens comme l’Espagne, l’Irlande ou l’Italie. On pourrait presque la résumer à 2 noms : OAS et Action Directe. Concernant la Guerre d’Algérie et surtout l’OAS, le film le plus intéressant reste Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier (le futur réalisateur de Thérèse). Il est anti-OAS bien sûr mais ce qui nous intéressera ici, loin du duel tragico-cornélien entre le gentil pacifiste et le vilain fâcho (comment peut-on être fâââcho !), c’est la difficulté de marier amour et engagement radical même si le personnage de Trintignant est un peu antipathique et cruel avec sa femme (la jolie Romy Schneider). C’est aussi une réflexion sur la trahison et la manipulation. On oubliera Le Petit soldat de Godard (pourtant visible à la différence de nombreux pensums imbuvables du Suisse comme La Chinoise) pour l’évocation du Petit Clamart dans Chacal de Fred Zinnemann. Inspiré de Forsyth (le livre préféré de Maxime Brunerie !), l’OAS fait appel après cet attentat manqué à un tueur professionnel pour abattre de Gaulle. Un film sur le terrorisme politique certes mais peu politique. C’est plutôt un excellent film policier, très efficace (le métier de Zinnemann parle) que l’on dévore avec grand plaisir. A noter qu’il y a eu un récent remake nullissime avec Bruce Willis et Richard Gere. Dans les années 70, la furia gauchiste aurait pu déraper dans le terrorisme, comme en Allemagne ou en Italie, mais Olivier Rollin a très bien raconté, dans son livre Tigre en papier, les atermoiements et le contexte français qui retinrent leur bras. Manchette et Chabrol ont eux imaginé autre chose, en 1973, préfigurant un peu l’éphémère flambée, peu professionnelle, d’Action Directe. Ce sera l’excellent Nada (qui inspirera les Bérus), dénonciation pour ses auteurs du « piège à cons » du terrorisme. C’est donc une double charge contre le cynisme et la corruption du pouvoir et contre la naïveté trop romantique de quelques desperados (comme ils se nomment eux-mêmes dans le film). Au final, on se demande quand même avec le moins intello mais toutefois le plus lucide de la bande s’« il ne vaut pas mieux mourir dans le sang plutôt que dans la merde ». A noter pour les fétichistes qui nous lisent, l’insertion d’images d’archives des affrontements entre la LCR et Ordre Nouveau lors du fameux meeting de 1973 (que l’on peut voir aussi dans l’intéressant Mourir à 30 ans de Romain Goupil).
Si le Petit Clamart a marqué les esprits (même les plus jeunes) en France, on peut multiplier cela par 10 aux Etats-Unis avec l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, le premier bobo-président de l’Histoire, sorte de Lecanuet ou Clinton avant l’heure. On sait désormais que c’est probablement la CIA qui l’a buté à cause de son intention de lâcher le Vietnam. Une thèse fort bien démontrée dans le film quasi-documentaire d’Oliver Stone JFK. Mais d’autres films abordent de près ou de loin cet épisode américain que ce soit l’efficace Dans la ligne de mire (avec un excellent John Malkovitch) ou le français I comme Icare où l’on retrouve Verneuil avec notre amie Brigitte Lahaie. Impossible d’éviter les caricatures auxquelles nous sommes aussi habitués chez nous avec les turlututus-chapeaux pointus du Klu Klux Klan, éternel épouvantail à moineaux outre-Atlantique. Chronologiquement, on trouve après-guerre La Main droite du diable, sans doute le meilleur Costa-Gavras, bien supérieur au polit’ correct Z. Forcément hostile, ce film montre toutefois un brin de nuance puisque l’agent du FBI arrive à tomber amoureuse du fermier blanc qui se bat pour sa race, désabusé depuis que son père s’est pendu après la saisie de sa ferme par les banques. Quelques autres portraits expliquent que tout n’est pas si simple, que de bons pères de famille peuvent basculer de l’autre côté du Rubicon (ce qu’a bien exprimé aussi le convenable Chute libre). Certaines outrances n’ont aussi rien d’imaginaire, nous le savons bien… Plus moralisateur par contre était Missippi burning d’Alan Parker où l’efficacité de l’Anglais, la bonne restitution du climat sudiste et de la complicité des indigènes avec le KKK ne gomment cependant pas son côté moralisateur et caricatural. Manichéen encore (américain donc !), la cependant bonne évocation de la violence survivaliste actuelle d’Arlington road (inspiré de l’attentat d’Oklahoma City). Toujours très yankee, American History X est un bon divertissement. La photo est superbe, Edward Norton fabuleux comme d’hab’ et la fin étonnamment ouverte pour un pathos antiraciste. Il est quand même curieux que notre famille de pensée soit éternellement écartée des plateaux de cinéma et réduite ad nihilo aux skineries et autres cagoules folkloriques. Mais, comme souvent la question juive, trop d’emphase amène parfois au résultat inverse… mais nous condamne à piocher le meilleur dans les films des autres. Les Noirs ont eux, par contre, eu droit à leur film avec Malcolm X de Spike Lee. Au-delà de la biographie fleuve et hollywoodienne du leader noir assassiné par les siens, on comprend que la religion islamique est, comme les deux autres religions du Livre et bien d’autres, une vérité universelle, mondialiste et donc, par essence, incohérente et incompatible avec un combat identitaire (cf. le passage de La Mecque dans le film) au service d’un peuple, d’une civilisation. Enfin, on s’aperçoit là encore que les plus beaux rêves politiques et les meilleures organisations sont corruptibles et peuvent se déchirer entre elles. Ce qui, hélas, ne nous apprendra rien…
Il m’était difficile de classer ailleurs deux ovnis se rapportant toutefois à notre sujet. Tout d’abord, If... du réalisateur Lindsay Anderson, un des maîtres d’œuvre du Free Cinema (la nouvelle vague anglaise). Réalisé en 1968, ce film est sans doute la meilleure illustration d’une certaine aspiration à la modernité face à un conservatisme bourgeois vermoulu. Ceci dit, ici point de pseudo-révolte de la part de révolutionnaires du dimanche qui deviendront 30 ans après l’exact portrait de ce(ux) qu’il combattaient alors (il suffit de regarder les Cohn-Bendit, July, Castro, Kouchner & co). Non, If... est un véritable embrasement, une puissante allégorie de la révolte soulignée par les lourds tambours de ce curieux chant religieux, Sanctus. Oui la révolte est sainte… et saine ! On notera in fine le dédain suprême pour l’idiot utile de service, le bon imbécile centriste incapable de prendre position et de lutter (en cela, il est bien moins respectable que les conservateurs du film), campé par l’headmaster de l’école qui finit, comme il se doit, avec une jolie mouche rouge en plein front. La palme d’or cannoise (1969) couronnera avec raison ce Zéro de conduite au napalm. Anderson réalisera, toujours avec Malcolm Mc Dowell, O Lucky man ! qui sera un peu décevant et confus malgré une chouette idée de fable orwellienne, une bonne musique et un excellent début. If annonçait à bien des égards le futur orangé et mécanique de Mc Dowell. On a beaucoup parlé du récent Fight club, dû à David Fincher (auteur du remarquable Seven). Ce n’est certes pas un chef d’oeuvre absolu mais une adaptation réussie du roman de Palahniuk, étrange et décalée, sorte d’apocalypse nihiliste et schizophrène d’où ressortiraient régénérés les hommes de demain, à l’image des Adam et Eve de la fin du film, mariés sur les ruines de notre hideux monde moderne, sur fond de musique sonique divine (Pixies). Vous avez dit archéofuturiste ?
Et voici le clou du spectacle, 3 films tout à fait exceptionnels sur l’engagement terroriste ! Commençons avec Do you remember revolution ?, un film documentaire italien qui est le meilleur témoignage sur ce que furent les Années de Plomb, bien meilleur que La Seconda volta. En 1997, Loredana Bianconi a interviouvé 4 femmes ex-terroristes des Brigades Rouges durant les années 70. Elles ont toutes été en prison pendant 15 à 20 ans. C’est un étonnant témoignage sur cet engagement jusque-boutiste avec tout ce qu’il entraîne. A la base, une « volonté de briser cet état d’inertie, cette absence de changement, de mort de l’âme ». Voilà tout ce qui sépare ces femmes « vivantes » des bobos non-violents, admirateurs du gras Michael Moore. Contrairement à ces derniers, elles ne sont jamais remises des espoirs de 1968 ni reniés. Ce qui nous les rend évidemment très fraternelles. Cap sur le beau Pays Basque où Von Salomon fut heureux comme Dieu en France (Cf. Le Questionnaire). Et quel destin que celui de Yoyes, figure historique et seule femme à avoir dirigé l’ETA. Le film d’Helena Taberna montre parfaitement les difficultés de cet engagement total. Un choix de vie qui se marie, bien entendu, fort mal avec nos aspirations au bonheur, à l’amour, à une vie de famille. Ana Torrent est particulièrement touchante dans le personnage de cette révolutionnaire basque. Passé inaperçu (quelle erreur !), ce film nous donne à réfléchir sur l’amitié et sur notre pseudo-élite (où l’on s’aperçoit qu’il nous faut - ?- combattre avec de parfaits abrutis, peu efficaces de surcroît, que l’on aurait jamais choisis comme amis dans la vie normale). On y aborde aussi l’épisode des GAL, cette barbouzerie qui m’incite à vous conseiller également, sur les violences de nos Etats ô combien démocratiques, le très bon film d’Eric Rochant, Les Patriotes (évoquant le Mossad). Enfin, Malli, le combat d’une vie est un film méconnu et étonnant, inspiré par l’assassinat de Rajiv Gandhi par les Tigres Tamouls en 1991. Sandosh Sivan retrace ici, avec beaucoup de poésie (typiquement indienne) et de finesse le parcours d’une jeune kamikaze. Un terrorist-movie de tout premier choix, très littéraire, qui nous fait conclure avec son héroïne : « Tu dormiras après ta mort, camarade. En attendant, lutte. »
par Pierre Gillieth, Réfléchir & Agir n°18, automne 2004
Réfléchir & Agir
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