réfléchir & agir

quelques extraits de la revue :

extrait de Réfléchir & Agir numéro 10

r & a numéro 9
Les Lieux et les dieux

 

Pour les peuples de jadis, le territoire, espace de vie, se devait d’être porteur de symboles évocateurs du sacré. Le paysage entourant la cité ou le simple bourg présentait toujours des particularités qui, susceptibles d’interprétations mythologiques, exprimaient les puissances divines en action dans l’univers et dans l’être. Ainsi, pour les sept collines de Rome ou de Lisbonne, allusives au septénaire, figuré par des planètes, les jours de la semaine ou bien encore par les couleurs de l’arc-en-ciel, manifestant la graduation médiatrice entre l’humain et le divin.

 

Ces puissances, fondatrices du cosmos mais, comme telles, antérieures à son apparition, suscitèrent leurs noms et reçurent le statut de divinité ou, si l’on préfère, de modèles éternels que nos peuples d’Europe imaginèrent assemblés circulairement - selon la rotation du ciel - en Olympe ou en Asgard. Arpentée par ces puissances, la nature portait trace de leurs multiples signifiances. En premier, dominant le paysage, les constellations traçaient la geste des dieux et des héros les plus exemplaires. Ainsi, impossible d’oublier Zeus régnant sur le Sagittaire et les Poissons ; ou Arès, maître du Bélier et du Scorpion ; ou encore Hermès guidant les Gémeaux et la Vierge. Tandis que, revêtus d’astres, Héraklès et Persée proclament la nécessité de l’incessant combat du civilisé contre les engeances du chaos. Immédiatement après, dans la hiérarchie du paysage, s’imposaient les montagnes. Par sa hauteur, sa forme générale et, parfois, l’aspect singulier de sa cime, un mont apparaissait comme le fief d’un dieu. Entendons-nous bien : l’homme d’autrefois ne croyait pas un instant que le dieu résidait dans une masse de rocs, mais il savait que, se distinguant immédiatement au milieu du paysage par son aspect particulier, ce mont constituait un rappel – indispensable pour le mental – de ce qu’exprime le dieu.

 

L’individu immergé dans le monde moderne se trouve privé du regard nécessaire pour « lire » symboliquement un paysage. On parlera du « pittoresque » d’un site sans pour autant être capable de dire en quoi le sentiment qu’il suscite fait écho à des forces profondes à l’intérieur de nous-mêmes. D’autant plus que la modernité a fini par évacuer de notre existence toute formulation du sacré. L’homme actuel ressemble à tous ces lieux que banalise et pollue sa civilisation dès lors qu’une absence de forme le caractérise. Car, l’image de la cité, la société et ses composantes, perdant les repères générateurs d’identité, sombre dans l’informe : la ville s’étale sans limite et la société, désormais ouverte à n’importe qui, se dissout dans le melting-pot des reliquats de cultures et le reniement aussi bien d’un idéal supérieur que d’une simple éthique au niveau citoyen. Durant des millénaires, l’art a traduit l’âme d’un peuple par des formes magistralement élaborées. Dans une très large proportion, l’art (dit) moderne se distingue par son absence de forme ; disons même par sa haine de la création qui porterait encore trace d’une tension vers le beau et l’harmonie.

 

Les Cités Zodiacales

 

Des esprits remarquables ont, par leurs travaux (et solides preuves à l’appui), révélé l’existence d’une géographie sacrée que conçurent, voici des millénaires, les peuples d’Europe. S’appuyant sur la numismatique et tout particulièrement sur les figures symboliques inspirées par des mythes, marquant les monnaies, un auteur comme Jean Richer a magistralement démontré que les Grecs antiques projetèrent un zodiaque sur leur territoire. On comptait douze principales cité grecques, chacune placée sous l’influence et la signification d’un signe astrologique. C’est ainsi que, représenté par Pallas Athéna, le signe de la Vierge gouvernait Athènes tandis que Sparte, sa rivale, se plaçait sous les auspices des Gémeaux. Le personnage d’Harmonia, épouse de Cadmos, héros civilisateur, apparaissant sur la monnaie de Thèbes, évoquait de par son nom le signe de la Balance. Et, dernier exemple, Edesse, en choisissant pour son or l’image de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus lui-même, se réclamait du Capricorne.

 

Au centre des douze cités, Delphes était vouée au dieu de la lumière et de la perfection, Apollon. En traçant une ligne Delphes–Edesse et en la prolongeant vers le nord on rencontre le mont Olympe, domaine des divinités suprêmes. Cette ligne rejoint le pôle, exactement comme un méridien. Le pôle, autrement dit, dans l’esprit Grec, l’Hyperborée où, une partie de l’année régnait Apollon. Ainsi, pour la civilisation hellénique, le zodiaque prenait corps sur terre en blasonnant les cités. Cette mise en forme d’une nation se voulait aussi une mise en mémoire de l’ordre que révélait le ciel. Semblablement, Delphes, en se situant sur le même axe que l’Olympe, rappelait que l’apollinienne perfection nimbait la supra-humanité des origines.

 

Centré sur Délos, un autre zodiaque se déployait dans les Cyclades, en mer Egée. Enfin, pour les Grecs d’Anatolie, existait un troisième cercle de cités dont Sardes occupait le milieu. Notre auteur, dans un second ouvrage, toujours en s’appuyant principalement sur l’emblématique ornant les monnaies, révèle que les Etrusques firent de même avec leurs dodécapoles. Les Romains suivirent cet exemple et la « ville éternelle » constitua le moyen d’un système zodiacal rayonnant sur l’Imperium et sa « mare nostrum ». Ayant conquis l’Ibérie, ils installèrent un nouveau zodiaque dont Tolède occupa le milieu. Un autre chercheur, Guy-René Doumeyron, en analysant finement l’héraldique du pays toulousain, a découvert un zodiaque centré par la ville rose.

 

Des figures différentes de ce duodénaire céleste ont été révélées. Ainsi, Jean Charpentier a montré qu’une spirale, sorte de gigantesque jeu de l’oie, parcourait la France en passant par les lieux dont les noms étaient issus de celui du dieu omniscient et lumineux, Lug. Plus récemment, Robert Maestracci, nous a proposé une Géographie secrète de la Provence où l’on voit se multiplier la figure du carré symbolisant la terre parfaitement ordonnée.

 

Les saints du Pagus

 

On sait que le christianisme a pris le relais de la sacralisation des territoires. En l’occurrence, il s’agit d’un christianisme assez singulier, car il semble s’être donné pour tâche non point d’éradiquer le symbolisme païen quadrillant, en quelque sorte, plaines et montagnes, îles et littoral, mais de l’occulter sous des oratoires, des chapelles, des églises vouées à toute sorte de saints personnages. L’important est que, même christianisés, les anciens lieux soient toujours en place et, ainsi, demeurent sauvegardés. Pour nombre de cas, le choix du saint gardien d’un site se fait révélateur de la figure païenne qui occupait le terrain. Ainsi, là où Michel archange brandit son glaive flamboyant vénérait-on Taranis, maître des fulgurations ouraniennes dans le panthéon gaulois. Pour un païen, l’important ne consiste pas à se féliciter que Taranis était là avant le saint pourfendeur de démon, mais de savoir ce qu’il représente par l’image de la foudre (la capacité à l’action immédiate, dans l’instant, brisant la fatalité d’un abandon au temps qui passe et engourdit).

 

De même, toutes ces Notre Dame (des sources, des bois, des champs, des plaines, du mort et du bon secours…), semées à travers nos régions, sont autant d’évocations de la Grande Déesse, omniprésente car tout à la fois Dame Nature et Force Vitale agissant dans la spécificité d’un site. En des temps païens, elle s’est appelée Dana chez les Celtes d’Irlande, Rigantona (Grande Reine) en Gaule, Déméter en Grèce, Frigga pour les Vikings.

 

A tout cela, il conviendrait sans doute d’ajouter la symbolique des végétaux (des arbres en particulier) et des animaux, ce qui nous mènerait tout droit à l’héraldique. A ce propos et au moment où nombre de municipalités trouvent intelligent de remplacer le blason de lieu par un « logo » (aussi « tachiste » que possible et, comme tel, terriblement significatif de la dissolution des formes et des consciences), recommandons à chacun d’entre vous, camarades, de ne pas oublier les armes d’un lieu où vous mènent vos pas. Car, faut-il vous le redire, cette science de l’image muée en symbole, parle secrètement du sang et de notre Europe qui, pareillement au Graal, se ferait miroir de l’apollinienne lumière des temps primordiaux.

 

Donc, pour l’ancien monde, l’espace dévolu à un peuple était mis en forme de façon à exprimer un principe fondamental. Principe destiné à cohérer l’existence d’une société de type supérieur. Pour paraphraser Nietzsche, concluons en disant que la géographie sacrée a constitué – et, pour nous, constitue toujours – le socle de la plus longue mémoire.

 

par Victor VALLIERE, publié dans Réfléchir & Agir n° 10 – Hiver 2001

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